"L'insoutenable légèreté de l'être"

    Devant la déferlante d' associations, réseaux, entreprises, administrations, conseils généraux, régionaux, gouvernements et sommets de la Terre, de réunions, protocoles, agendas, Grenelles, lois, réformes, de mesures, chantiers, taxes, interdits,  subventions, crédits d'impôts, nouveaux marchés ... nous restons pantois !
Tour à tour enthousiastes, méfiants, enjoués, inquiets, submergés, sollicités, dépassés et parfois perdus, le questionnement, issu d'un malaise indéfinissable, émerge informel, puis s'éveille, prend forme et nous ramène 30 ans en arrière où, n'osant rêver cette impensable et soudaine avalanche, nos timides expressions «de ce qui devait advenir et arrive aujourd'hui » déclanchaient la compassion bienveillante, l'hilarité générale, l'ironie, la méfiance jusqu'à l'accusation.
Ce questionnement débouche sur une réponse identique, qu'elle soit d'ordre écologique, scientifique, technologique, économique, financière, médiatique, ou culturelle. Pourquoi tant d'investissements pour la cause écologique: pourquoi soudainement? pourquoi aujourd'hui? pourquoi partout ?
Pourquoi pas, avant?  au moment de cet essor prodigieux de l'après guerre dans le cadre d'un fameux " plan Marshall", préparé habilement par les "capitaines Coca" sortant de leurs chars libérateurs la panoplie de boissons, tabacs, gadgets et "K nife" pour mieux nous enchaîner dans une guerre économique mondiale qui bat son plein en ce moment même.
Ce « développement » n'allait être « durable » que quelques décennies, ayant détruit plus que les guerres: les hommes, les équilibres psychiques, sociaux et naturels, pour finir aujourd'hui en apothéose par un « développement durable » qui donne l'illusion que le développement  peut encore durer.
Le Ministère de la "reconstruction" contenait en ses germes celui de la "destruction", celui de l'artillerie industrielle , "intensifiant" l'agriculture, désertifiant les campagnes, produisant  des sans logis ( (hiver 54), des villes au "développement" anarchique, des banlieues sordides annonçant ses révoltes, agriculture où les nitrates des canons se répandaient sur la terre sous couvert de nourrir les Français ( bien d'autres solutions existaient) annonçant les pollutions de l'eau, de l'air, l'affaiblissement des plantes justifiant les pesticides, creusant l'écart d'inégalité des richesses de 38 à 90, concentrant  l'argent et  les pouvoirs qui , par l'intoxication médiatique vantait  l'avenir prométhéen du confort pour tous, tous au "travail", au "plein emploi" , tous perdant leur repère au monde, leur simplicité de vie, leur dépendance aux ressources naturelles inépuisables des 4 éléments, bref, leur autonomie.

              " Nous avons été trompés pour des jouets d'un sou. Pour des bijoux de verres, nous avons troqué notre or "      Lanza del Vasto

      Osons comparer cette "mobilisation" de l'époque à celle des guerres ou celle d'aujourd'hui à l'égard du " c'est bon pour la Planète ! " D'où vient cette « insoutenable légèreté de l'être » qui, telle une bille de flipper, n'existe que par réaction aux évènements, se catastrophe et s'agite en tout sens. Ces années 60 où l'empreinte écologique de la France commençait à dépasser une Planète, des personnalités lucides telles que  René Dumont aux présidentielles, les auteurs remarquables comme Yvan Illich, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, l'économiste Schumacher, mais aussi les collectifs ADRET, les Amis de la Terre, une frange de la CFDT et bien d'autres associations, donnaient  un sens a ce qui se passait sous nos yeux et dans l'intime de nos vies.
Cette minorité lucide et responsable n'a pas fait le poids devant l'euphorie parce qu'elle avait tort d'avoir raison trop tôt.

Nous nous condamnons en permanence à "réagir" sous la peur ou la souffrance. Ne serait-il pas plus élégant et confortable qu'un petit effort d'execice de liberté anticipe les rigueurs de la dite "fatalité"?
Si la liesse du développement des trente glorieuses se transforme aujourd'hui  en crainte légitime, s
ommes nous, dans le fond, si différents d'il y a  50 ans ?  La ferveur d'aujourd'hui pour la question écologique n'est elle pas tout simplement "réactive".
Certes, elle nous semble aller dans le bon sens mais la question reste entière car l'obéissance à l'effort de guerre, à l'effort du "développement" ou à "l'effort pour la planète" reste toujours de l'obéissance à ce Papa qui n'en finit pas de taire notre conscience.Y a t il quelque chose de changé dans la profondeur de nos êtres ?
Ne réagit-on pas à la menace climatique avec la même attitude réflexe qui animait la France partant la fleur au fusil vers la boucherie de 14/18, ou qui se lançait aveuglément dans la fureur du « développement » tous azimuts après la Libération ?
Les 2  "réactions" ne procèdent-elles pas d'une hallucinante absence d'ancrage intérieur. Habitons-nous nos vies ?
Sommes nous le résultat de la " force des choses" , d'une mode, d'un éclairage momentané de l'actualité, d'une formidable manipulation savamment orchestrée ?
Avons-nous définitivement perdu notre "autonomie de penser"?
    Sommes-nous mobilisés par les feux de la rampe ou par une remise en cause personnelle. Si c'est le cas, pourquoi ne pas l'avoir manifesté plus tôt? 
fallait-il attendre la peur de manquer, peur de tout perdre, peur déguisée en « défense de la planète », rideau de fumée pour défendre sa propre peau via l'espèce humaine menacée par elle-même. Pourquoi tant d'évidences non perçues, pourquoi ces peurs soudaines n'émergent qu'à l'heure où nier la réalité devient suicidaire.
    Si la peur est mauvaise conseillère, aurait-elle la vertu de nous mettre du plomb dans la tête ?
ou plutôt de « densifier » notre être? de nous dégager de cette légèreté lourde de conséquences pour enfin accéder à la gravité exaltante de vivre sa tranche de vie en « toute responsabilité », pour comprendre que  nos pensées et nos actes les plus quotidiens sont à l'origine de ce délire contemporain et la  cause fondamentale de la crise écologique.
   Nos agitations individuelles ou politiques ont parfois quelque chose de tendre et d'émouvant : vouloir d'un côté, pour soi-même ou pour la collectivité,  éoliennes,  photopiles, citernes d'eau pluviale , bref,  tout  l'arsenal du parfait petit écolo, et de l'autre consommer en moyenne 12 KWh d'électricité ou 200 à 300 l d'eau potable par jour et par personne, acheter " bio" une trentaine de détergents dont des" noix de lavage 5000 km" alors qu'un seul produit suffit largement, rouler "propre" en décapotable 2 places - 190 chevaux,. révèle avec flagrance notre incohérence et assigne les énergies renouvelables et autres mesures, à n'être que des gadgets pour satisfaire la croissance et le PIB.  
Sommes nous si différents 50 ans après? Y a t il quelque chose de changé dans la profondeur de nos êtres ? Ne sommes-nous pas encore un peu la feuille au vent des modes, des prêt à porter culturels, de surcroît écologiques , plongé dans un tel bain de fausses évidences qu'envisager de diviser par 2, puis par 4 nos consommations,  équivaudrait à perdre la vie ?
C'est justement ce qui nous la sauvera !
Et le prix n'est pas cher payé car, même en divisant nos consommations  par 10, nous serions encore parmi la moitié la plus riche de la Planète! 
Dans quel état la machine économique nous a-t-elle réduit ? Une marchandise, instruite? Cultivée? Civilisée?... qui prend le risque de perdre définitivement le support même de sa vie qu'on appelle la Création, et dans l'élan, sa propre et  merveilleuse capacité de création, celle qui réjouit le coeur de l'homme?
La science des calculs et des graphiques, passionnante en-soi, mais érigée en culte et appropriée par les hommes de pouvoir, a relégué la sagesse au placard parce que celle-ci ne peut se mesurer que sur le long terme, non par des chiffres mais par ses effets. L
'état de la planète manifeste de façon magistrale le défaut d'exercice d'une raison humaine, subjective, consciente et libre, et dont la pertinence se mesure à l'aulne des 7 générations, si chère aux Amérindiens . Voilà l'important, voilà l'urgence, voilà le défi.

Ne passons pas à coté de l'ultime leçon de l'histoire en restant sur le registre de "résoudre les  problèmes" que nous avons créés.  Tout en assumant nos erreurs, n'oublions pas de  créer un monde à la hauteur de toutes les dimensions d'un 'homme-femme" à redécouvrir. Qu'il est réjouissant d'être pionnier en la matière et de sortir ainsi de la misère intérieure de nos sociétés d'abondance !